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Tout le monde s’accorde à dire que nous sommes à l’ère de l’image et de la vidéo. En témoignent la multiplication et le succès des chaînes YouTube (celles qui parlent de livres sont d’ailleurs de plus en plus nombreuses). Et pourtant…

Plus l’image et les écrans se développent, plus l’écrit semble se renforcer ! Tout le monde écrit aujourd’hui : des e-mails, des SMS, des commentaires ou des articles sur Internet. Les recherches et le référencement des sites se font par mots-clés (même si les commandes vocales commencent à contourner le problème). Bénéficier de l’aide d’une secrétaire est devenu un privilège en entreprise. Il faut pourtant produire un nombre incalculable d’écrits : les fameuses « slides Powerpoint », les rapports, comptes rendus et contrats. Pour valider un accord, impossible de se passer d’un écrit. C’est un gage de sérieux et de pérennité.

C’est là que commencent les ennuis pour nombre d’entre nous. Ecrire, ce n’est pas inné.

Etes-vous de ceux qui ruminent les souvenirs pénibles hérités de l’école ? Vous rappelez-vous ces copies jetées avec mépris sur le bureau, ces « Peut mieux faire », « une faute à chaque mot ! » entourés en rouge, et les ricanements des autres élèves ?

Etes-vous exaspéré par les correcteurs fous du web, ceux qui traquent les fautes d’orthographe dans les réseaux sociaux ou les forums ? Ceux qui envoient des réponses humiliantes, dégoulinantes d’ironie et de supériorité ?

Ou bien faites-vous partie des personnes qui s’indignent au travail en recevant des e-mails truffés de fautes, qui s’énervent devant les coquilles oubliées dans les journaux ou les best-sellers ? Déplorez-vous la communément admise « baisse générale du niveau scolaire » ?

Quelle que soit votre situation, l’orthographe est un sujet qui enflamme les foules et provoque d’interminables disputes. Il n’y a qu’à lire les milliers de lignes écrites au sujet de la réforme de l’orthographe. Pour ou contre ? Modernisation de règles archaïques ou nivellement vers le bas ?

Avant de décider, je vous propose de lire ce qui suit.

C’est quoi l’orthographe ?

Orthographe, grammaire, conjugaison, vous voyez les nuances ? Et la syntaxe ? Quelques mises au point :

  • L’orthographe lexicale : ce sont les règles qui définissent la manière d’écrire les mots. Il y a un « n » ou deux à personnage ? (C’est idiot, mais celui-là, c’est ma bête noire, merci au correcteur automatique) ;
  • L’orthographe grammaticale : ce sont les règles qui permettent d’accorder les mots en genre et en nombre selon leur rôle dans la phrase. Même s’ils se sont beaucoup améliorés, les correcteurs d’orthographe ne permettent pas de déjouer tous les pièges ;
  • La grammaire : c’est la structure et l’ensemble des règles qui régissent la langue (française dans le cas qui nous occupe !) ;
  • La conjugaison : pour faire simple, il s’agit de l’ensemble des formes qu’un verbe peut prendre selon le contexte de la phrase ;
  • La syntaxe : ce sont les règles qui définissent la façon dont les mots se combinent pour former des phrases claires et compréhensibles. Alors là, le correcteur orthographique ne peut plus rien pour nous depuis longtemps.

Et l’on pourrait aligner encore une multitude d’autres définitions… Pas étonnant que nos écoliers, élèves, étudiants, adultes se sentent si rapidement perdus.

A quoi ça sert ?

  • Compréhension

La première raison évidente est la compréhension. Sans orthographe, chacun écrirait selon sa propre phonétique, son accent, sa région. éalorla cé la kata. Retour à l’âge de pierre. Bien pire encore que le langage SMS. Même les plus réfractaires à l’orthographe admettront qu’il faut bien quelques règles pour s’y retrouver et communiquer autrement que par oral.

L’orthographe permet de distinguer les fameux homonymes : cane contre canne, pin contre pain. Vous reprendrez bien un petit ver ? verre ?

Passé le premier niveau de compréhension, il s’agit aussi d’éviter les malentendus. Vous connaissez sans doute le fameux exemple suivant :

« Les poules étaient sorties dès qu’on leur avait ouvert la porte. »

« Les poules étaient sorties, des cons leur avaient ouvert la porte. »

D’une phrase à l’autre, on change non seulement de sens, mais aussi de registre de langage !

A orthographe absolument égale, voyez maintenant l’effet d’une simple virgule :

« Il a jeté les pommes et les poires qui étaient trop vertes pour être mangées. »

« Il a jeté les pommes et les poires, qui étaient trop vertes pour être mangées. »

Vous entendez la nuance ? Dans le premier cas, il reste peut-être de quoi faire une bonne tarte, alors que dans le second, vous vous retrouvez privé de dessert…

  • Confort et respect

Il est bien souvent possible de comprendre les phrases comportant une faute à chaque mot. Mais quel effort ! Il faut les relire à haute voix (encore la phonétique) pour être certain d’être sur la même longueur d’onde que leur auteur. L’orthographe permet de faciliter la vie du lecteur par une lecture à la fois plus rapide et plus agréable. Beaucoup diront que c’est une question de respect.

  • Compétences et marqueur social

Si l’on pousse plus loin la réflexion, l’auteur de fautes d’orthographe sera accusé de négligence. On le soupçonnera de manquer de sérieux ou d’éducation. L’orthographe devient un marqueur social et un gage de compétences. Pire, c’est même un critère de sélection souvent utilisé pour éliminer le trop-plein de CV et de lettres de motivation reçus par les entreprises qui recrutent. Le système atteint ses limites. Est-il bien raisonnable de croire (car il s’agit de croyance et non de pensée réfléchie) qu’une personne a moins de valeur, de compétences ou de créativité parce qu’elle « commet » des fautes d’orthographe ?

Pourtant, ces fameuses fautes provoquent de véritables réactions épidermiques. Oui, il m’est arrivé aussi d’être agacée. Car tout cela remonte l’enfance, à ces fameuses dictées. Etre bon en orthographe, c’est être bon tout court et entrer dans le moule. Un conditionnement entamé dès le plus jeune âge et pratiqué sur plusieurs générations. Parlez donc du certificat d’études à vos parents ou vos grands-parents. Cinq fautes à la dictée, c’est le zéro et l’élimination directe !

  • Défi

Certains passionnés font de l’orthographe un défi de culture générale et alimentent le succès des concours et dictées officielles. Ils se veulent virtuoses, comme l’artiste réalisant des prouesses (pas toujours esthétiques) afin de parfaire et maintenir sa technique.

  • Patrimoine

Il faut enfin reconnaître que le français et ses règles appartiennent à notre patrimoine. Et c’est là, selon moi, le meilleur argument des défenseurs acharnés de l’orthographe. Notre manière d’écrire a changé au fil des siècles, elle fait partie de notre histoire et son évolution explique bien des choses.

Pourquoi diable a-t-on inventé des règles si complexes ? Est-ce de la cruauté gratuite ?

Et bien non. La plupart des règles a une origine bien concrète même si elle semble parfois farfelue. Avec quelques exceptions bien sûr, car, que serait la langue française sans ses exceptions ? Voici quelques dates et événements qui ont marqué notre code d’écriture.

Le français est à l’origine une langue orale. Elle prend lentement l’avantage sur le latin (tout en s’en inspirant beaucoup), et devient langue officielle, s’imposant dans les chartes royales, l’administration et le droit (ordonnance de Villers-Cotterêts, en 1539, sous le règne de François 1er).

Au fil des siècles, le français se modifie sous l’influence des moines et des juristes, des troubadours et des poètes, puis des imprimeurs. Les premiers écrivent principalement en latin. Ils ont tendance à rapprocher les deux langues et rappeler ces origines latines au sein des mots eux-mêmes (exemple : temps venant de tempus). Il faut gagner de la place et du temps, et l’emploi d’abréviations est courant. Comme ils écrivent à la main, ils évitent de soulever la plume pour empêcher l’encre de couler en taches disgracieuses. Ils ajoutent donc des lettres plutôt que des accents pour apporter des nuances aux mots. Les imprimeurs, eux, préfèrent gagner des cases ! Il leur est plus simple d’ajouter un accent sur une lettre (une seule case) plutôt qu’utiliser une lettre supplémentaire (deux cases). C’est ainsi que le fameux accent circonflexe remplace, dans certains cas, le « s » (forest devient forêt). Quant aux poètes des origines, ils transmettent par oral. Ils écrivent donc pour que leurs mots soient prononcés et chantés de la bonne manière.

Ainsi, l’orthographe évolue, se servant à la fois de la phonétique, de l’étymologie ou de l’aspect pratique des choses. Certaines erreurs s’y glissent, qui sont reprises et admises, nos ancêtres n’étant pas, eux non plus, irréprochables !

Le dogmatisme n’apparaît que tardivement. Jusqu’au XIX siècle, les français parlent plus couramment leurs dialectes locaux que la langue commune et l’orthographe reste très libre (même si les débats font rage à l’Académie française). En 1832 le gouvernement de l’époque impose la « bonne orthographe » à ses fonctionnaires et interdit le patois à l’école. La faute d’orthographe est officiellement inventée pour le plus grand bonheur (malheur ?) de tous !

Source : Bernard Fripiat développe avec passion ces grandes étapes dans son livre « Au commencement était le verbe… ensuite vint l’orthographe » (éditions Vuibert). Avec beaucoup d’humour il y explique le pourquoi de ces règles étranges qui nous compliquent tant la vie. A lire si le sujet vous intéresse. Voici une chance inespérée d’ingurgiter un livre qui y est entièrement consacré sans s’ennuyer !

(Version poche disponible chez Points : ISBN 978.2.7578.5763.2)

Avec tout ça, comment sortir du piège de l’orthographe ?

Vous vous dites sans doute : « Ces règles stupides ont leur raison d’être. Ҫa me fait une belle jambe ! Je n’y arriverai jamais ! »

Détrompez-vous.

Il y a une chose que l’on ne devrait jamais oublier : dans notre vie quotidienne, l’orthographe n’est jamais qu’un outil ! C’est ce qui permet de transmettre un message ou sauvegarder la connaissance. Ce n’est pas le message. Ce n’est pas la connaissance. Ce n’est pas un objectif. On a trop souvent tendance à confondre le but et le moyen. Qui croirait devenir un champion de tennis rien qu’en achetant une tenue et une raquette de pro ?

Vous faites des fautes d’orthographe ? Moi aussi ! Tout le monde en fait. Personne ne vous demande de devenir un champion de la dictée de M. Pivot. Alors, déculpabilisez ! L’important est ce que vous êtes et ce que vous transmettez.

Cela ne signifie pas qu’il est inutile de faire des efforts. Rappelez-vous qu’une bonne orthographe peut aussi être une marque de respect. Celui qui s’en moque comme de sa première chemise et multiplie les écrits incompréhensibles n’est sans doute pas un exemple à suivre. D’autant qu’Internet fourmille de ressources pour qui cherche à s’améliorer. On y trouve un million de trucs et astuces, de méthodes, de conseils pour au moins éviter les fautes les plus visibles. Les coachs ont de l’imagination à revendre lorsqu’il s’agit de rendre les règles plus abordables. Bernard Fripiat, précédemment cité, anime par exemple des stages sur le sujet et se fait comédien au théâtre dans des pièces au nom évocateur ! « Et si on simplifiait l’ortografe ? » Oui, avec un effort minimum et régulier, il est possible de s’améliorer.

Si malgré tout vous vous sentez complexé par ces fichues fautes, pensez à utiliser l’humour. Il résout bien des problèmes. Le brillant conférencier Martin Latulippe a trouvé la parade. Lors de ses interventions et de ses formations, il lui arrive d’écrire les points-clés de son discours sur des panneaux de papier. Pour désamorcer immédiatement les commentaires railleurs, il a coutume de dessiner une boîte avec la mention « A-Z ». Il explique : « Oui, j’écris vite. Si vous repérez des fautes dans mes écrits, ouvrez cette boîte à lettres, choisissez celle qui vous manque, placez la au bon endroit, et surtout… laissez-moi poursuivre tranquillement ! »

Si vous faites partie de ces chanceux pour qui l’orthographe n’est pas un problème, restez indulgent. Il est possible de corriger avec bienveillance et pédagogie. L’humiliation n’amène jamais rien de bon. N’oubliez pas que certaines personnes (par ailleurs très compétentes) souffrent aussi de dysorthographie ou de dyslexie, leur rendant difficile la maîtrise de l’écrit.

Quoi qu’il en soit, je vous propose de rester avec moi sur ce blog ! A l’occasion de prochains articles, je vous livrerai quelques uns de mes réflexes d’écriture. A vous de choisir ce qui vous convient et constituer votre propre base de « trucs mnémotechniques ». (Pour le coup, ce mot là ne vient pas du latin mais du grec, mnêmonikós, mémoire. D’où, bien sûr, la présence de ce « n » bizarre). J’ai également hâte de découvrir les vôtres.

Alors, pour ou contre la réforme de l’orthographe ? N’hésitez pas à commenter, avec ou sans fautes, tant que le tout baigne dans le respect de l’autre !