Vulgariser… Un bien vilain mot pour un noble concept ! Je n’entrerai pas dans les détails étymologiques. Disons qu’il s’agit de « rendre vulgaire », à savoir accessible à tous, compréhensible par le commun des mortels. C’est un enjeu important pour qui écrit un livre professionnel dans un domaine spécifique. Être capable de décrypter les notions abstraites et clarifier une idée ténébreuse pour les expliquer aux néophytes est loin d’être chose facile. Certains y parviennent mieux que d’autres. Tout le monde se souvient de ces professeurs, excellents pédagogues, qui parvenaient à captiver les plus réfractaires sur des matières particulièrement ardues. Essayons d’emprunter quelques-unes de leurs méthodes pour mieux vulgariser un sujet complexe.

Transmettre des notions difficiles : le fond

Lorsque vous apprenez une langue, vous commencez par assimiler les phrases élémentaires : « Bonjour. Je m’appelle xxx. Comment allez-vous ? » C’est un principe de base : partir du plus simple pour ensuite progresser vers le plus compliqué.

Adaptez votre posture à l’audience cible

Cela fait sans doute des années que vous étudiez votre sujet. Vous y avez passé des milliers d’heures, en connaissez les moindres subtilités. C’est devenu une partie de vous-même. Tant et si bien qu’il vous paraît impossible d’en ignorer les bases.

Et pourtant…

Ce qui vous semble évident peut s’avérer complètement inédit voire difficile pour les profanes. Ne présumez jamais du niveau de vos interlocuteurs. Demandez-vous où ils en sont et au besoin, questionnez-les. C’est ainsi que les professeurs pédagogues organisent souvent de petits tests en début d’année scolaire pour découvrir à quoi s’en tenir.

Vous vous sentez ridicule à expliquer ce qui vous semble limpide ? Aucune importance ! Mieux vaut quelques répétitions que jouer à l’expert devant un auditoire débutant. À l’inverse, si vous vous trouvez en face d’un public plus aguerri, passez rapidement sur les notions élémentaires.

Oubliez les détails

À force de potasser votre sujet, vous êtes devenu perfectionniste. Il faudra pourtant vous forcer à passer sous silence tous les détails ne servant pas la bonne compréhension du concept général.

Ne vous en rendez pas malade pour autant, même si l’exercice est difficile. Vous brûlez d’envie de tout expliquer, emporté que vous êtes par votre passion. Non, vous n’appauvrissez pas votre sujet. Vous placez seulement votre discours à la portée de tous.

Si vraiment vous souffrez trop, expliquez donc à votre audience que vous simplifiez au maximum. Et que plus tard, vous pourrez approfondir pour qui le souhaite.

Faire comprendre un sujet difficile

Limitez-vous à quelques notions

Dans le même ordre d’idée, abordez une notion à la fois, sans brûler les étapes. Un thème par chapitre, une idée par paragraphe. Qui va piano va sano

Changez de perspective

Fermez les yeux quelques instants et imaginez-vous face à votre neveu de 10 ans. Expliquez-lui votre sujet. C’est un enfant, vous devez donc choisir vos mots et simplifier, encore et toujours. Observez ses réactions. Il fronce les sourcils ? C’est que vous n’avez pas été suffisamment clair. Reformulez.

Enregistrez-vous pendant toute la durée de l’exercice pour libérer votre esprit et mieux vous concentrer sur ce que vous dites. Recommencez plusieurs fois : vous serez surpris d’entendre les variantes que propose votre cerveau au fil de vos essais. Vous pourrez ensuite faire le tri, garder les phrases percutantes et les raisonnements les plus explicites.

Muselez l’expert

Je l’ai déjà dit, il vaut mieux éviter la posture d’expert au risque d’écœurer les débutants et les décourager, voire les agacer. Faites donc très attention aux acronymes, jargons et autres galimatias techniques. Même chose pour les expressions anglophones, surtout si vous parlez business. Vous les connaissez par cœur mais votre audience les ignore probablement.

Méfiez-vous également des termes spécifiques dont la signification varie avec le sujet. Le mot marqueur n’a pas le même sens pour un biologiste, un géologue ou un généticien. L’œil de bœuf d’un architecte est bien moins sanguinolent que celui du boucher ! L’appareil du pâtissier n’a rien à voir avec celui du gymnaste. Vous avez saisi l’idée.

Si vous décidez d’ajouter un lexique à la fin de votre livre, veillez malgré tout à limiter le nombre de termes complexes. Rien de plus pénible que d’interrompre une lecture toutes les 5 secondes pour vérifier le sens d’un mot. Le lecteur finirait par se lasser, puis se sentir idiot et, par voie de conséquence, irrité.

Tout est dans le contexte !

Le meilleur moyen de faire comprendre un sujet complexe à un débutant est sans doute de lui en démontrer l’intérêt au quotidien. En replaçant les concepts abstraits dans un contexte familier, vous aidez la personne à les comprendre et les assimiler.

C’est ce que réussit parfaitement Mai Thi Nguyen-Kim dans son ouvrage « Tout est chimie dans notre vie ». Avec beaucoup d’humour, elle nous explique, entre autres, comment le café nous réveille et nous réchauffe, comment fonctionne la batterie d’un téléphone ou pourquoi l’œuf devient dur quand on le cuit. Sans le savoir, vous entrez dans le monde fascinant de la chimie qui peut-être vous donnait la nausée lorsque vous étiez au collège.

« Ça grouille, ça gigote, c’est la fiesta des particules ! C’est à cette fête invisible des particules que je voudrais vous inviter aujourd’hui, parce qu’ici commence la chimie. »

Vulgariser la chime

 

Ce livre est un petit bijou de vulgarisation. Et si vous souhaitez maîtriser cet art délicat, je vous en recommande vivement la lecture ! En prime, vous y gagnerez quelques connaissances scientifiques que vous pourrez utiliser à loisir pour épater vos amis…

Vulgariser un sujet complexe : la forme

Les exemples et les images

Tout le monde le sait, rien de tel qu’un bon exemple pour expliquer quelque chose. Alors pourquoi s’en priver ? De même que la contextualisation, l’exemple permet de se raccrocher à un élément familier. Donc de comprendre et mémoriser plus facilement.

Autre subterfuge bien utile, l’image. D’ailleurs j’aime comparer le fait d’écrire un livre professionnel à un voyage dans lequel vous emmenez le lecteur. Votre objectif est de l’accompagner jusqu’à destination, dans un nouvel état de connaissance ou d’émotion. Vous pouvez ainsi choisir une métaphore et la filer tout au long de vos propos.

Les analogies

Si votre sujet est technique, il comporte sans doute certains chiffres significatifs dont votre lecteur doit comprendre la portée. Dans ce cas, l’analogie est la figure de style idéale.

Vous pouvez par exemple expliquer que la Lune est à la Terre ce que le petit pois est au raisin, que l’Everest est environ 27 fois plus haut que la Tour Eiffel ou que le poids moyen d’une baleine bleue adulte est de 30 fois celui d’un éléphant. Etc.

Les histoires

L’être humain n’aime rien tant que les histoires. Alors profitez-en ! Racontez une anecdote, imaginez un conte, parlez de vos propres souvenirs pour mieux transmettre votre message.

J’aimerais ici évoquer un autre livre exceptionnel dans sa forme comme dans son contenu : « Le théorème du perroquet », de Denis Guedj. Ancien professeur à l’université, l’auteur explique l’origine des mathématiques à travers une histoire captivante. Dans ce roman, les personnages tentent de résoudre l’énigme posée par un vieil ami perdu au bout du monde. Pour y parvenir, ils explorent la vie et l’œuvre des mathématiciens les plus célèbres de notre passé.

« Comme tous les élèves du monde, Jonathan avait croisé Thalès à plusieurs reprises. Chaque fois, le professeur avait parlé du théorème, jamais de l’homme. D’ailleurs, en cours de maths, on ne parlait jamais de personne. »

Vulgariser les mathématiques

 

Ce roman a été une vraie révélation : des années après de longues études scientifiques, je saisissais enfin tout l’intérêt pratique du théorème de Thalès… Franchement, si j’étais prof de maths, je ne manquerais pas de m’inspirer du livre pour intéresser mes élèves.

L’humour

Autre règle primordiale : ne soyez jamais ennuyeux. Déjà que votre sujet est complexe…

Si vous écrivez d’une voix monocorde et accumulez les phrases indigestes, vous ne risquez pas d’être compris. Un peu d’humour, que diable !

La variété

Quand je dis variété, je pense notamment à la mise en page. Un livre comportant des schémas, des encarts récapitulatifs, des infographies, des icônes attirant l’œil ou des cartes mentales aura bien plus de chances de séduire qu’un pavé de 800 pages sans images.

Par ailleurs, tout le monde n’est pas sensible aux mêmes types d’informations. Selon notre mode de fonctionnement, nous avons plutôt une mémoire :

  • Visuelle, nous retenons mieux à l’aide d’images, de dessins, de couleurs ;
  • Auditive, nous mémorisons plutôt en écoutant ou en parlant à haute voix ;
  • Kinesthésique, nous avons besoin de ressentir, d’agir, de toucher.

Si vous écrivez un livre, vous pouvez donc alterner les informations graphiques et les dialogues, jouer sur les émotions et interpeller votre lecteur.

L’importance du regard extérieur

Malgré tous vos efforts, vous ne serez pas certain d’avoir réussi votre exercice de vulgarisation tant que vous n’aurez pas soumis votre texte à l’épreuve du feu. J’entends par là le regard du lecteur.

Le lecteur-test

Cela tombe sous le sens. Avant de publier un livre ou un article très technique, faites-le relire par une personne qui n’y connaît rien. Ou dont le profil est très proche de celui de votre cible. Demandez-lui ce qu’elle ne comprend pas dans le texte et ce qui, au contraire, lui paraît très clair et la fait progresser. Cela vous donnera de précieuses indications pour réécrire les passages qui le nécessitent.

Le mieux est de solliciter au moins deux lecteurs-tests afin d’obtenir deux avis différents. Mais ne les multipliez pas : vous risqueriez d’être noyé sous les remarques !

bêta lecteur

L’accompagnement

Dans le cas d’un écrit conséquent (un livre professionnel, un mémoire, un guide pratique), peut-être voudrez-vous de l’aide pendant la phase de rédaction. L’idéal est de trouver une personne relativement ignorante de votre sujet mais néanmoins capable de le comprendre. Elle saura vous aider à structurer vos idées et les exposer clairement.

Si vous êtes juriste, choisissez quelqu’un qui ait quelques rudiments de droit. Si vous êtes physicien, adressez-vous à un scientifique. Si vous voulez parler des start-up, demandez conseil à une personne familiarisée avec le monde des affaires. Vous vous simplifierez la vie.

L’entraînement

Dernier conseil : inspirez-vous des meilleurs ! Rappelez-vous votre professeur préféré, lisez d’autres livres, écoutez les conférences de vulgarisateurs célèbres. Vous ne pourrez qu’y trouver de bonnes idées pour écrire votre propre ouvrage ou préparer votre prochaine intervention.

Vulgariser un sujet complexe est un exercice difficile. Mais ô combien utile et passionnant ! Je suis convaincue que l’on ne devient un véritable expert que lorsque l’on est capable d’enseigner son sujet à quelqu’un qui n’y connaît rien. Qu’en pensez-vous ? Avez-vous d’autres trucs pour clarifier les notions abstraites ? Quels livres de vulgarisation me conseillez-vous ? Je suis intéressée ! N’hésitez pas à partager votre propre expérience en commentaires.